Capturing Mary (2007)


  • Réalisateur : Stephen Poliakoff
  • Genre : drame, fantastique
  • Année : 2007 
  • téléfilm BBC
L'histoire
Joe (Danny Lee Wynter) garde le palace londonien de monsieur Graham qui en a hérité de son père (*). Un jour, il fait entrer une vieille dame Mary Gilbert (Maggie Smith) qui passait pour jeter un oeil, il lui offre un thé et Mary commence à lui raconter l'incroyable histoire de sa jeunesse perdue.
(*) voir Joe's Palace

Développement
Nous retrouvons le "palace de Joe" dans ce téléfilm de Stephen Poliakoff (diffusé à la suite du premier) pour prendre un chemin teinté de fantastique en compagnie de Mary (Dame Maggie Smith dans le présent et Ruth Wilson dans le passé).
Mary (Maggie Smith et Ruth Wilson)
Dans la fin des années 50, et alors jeune écrivain et journaliste talentueuse, prônant une plus grande honnêteté dans les moeurs sexuelles, y compris au cinéma (genre : si les personnages sont censés faire l'amour dans le film, alors pourquoi ne pas montrer l'acte à l'écran ?), Mary aux modestes origines est admise dans la haute société intellectuelle, artistique ou politique de Londres, où elle croise E.M. Forster, Alfred Hitchcock ou Ava Gardner.
Mary discute avec Monsieur Graham (Max Dowler)
Un soir, invitée chez Monsieur Graham (le père d'Elliot/Michael Gambon que l'on voit également dans Joe's palace), Mary fait la connaissance d'un certain Greville White (David Walliams)
Greville White (David Walliams)
un étrange personnage qui lui confie de biens sombres secrets sur de nombreuses personnalités ; la litanie des crimes dont ils se sont rendus coupables (tortures, abus sexuels etc...) qui parvient alors à ses oreilles, troublent Mary qui ne sait qu'en penser. Elle promet à Greville de garder pour elles toutes les révélations mais Greville insiste par la suite pour lui offrir une clef de sa maison, afin qu'elle puisse y venir à son initiative. Elle refuse et à partir de ce moment sa carrière de journaliste "en vue" prend fin. Une vingtaine d'années plus tard, vers les années 70, au retour d'un voyage et alors en couple avec un artiste-peintre, Mary a l'occasion de revenir chez les Graham, elle y retrouve Greville qui semble inchangé : il n'a pas pris une ride et son élégante allure est à présent démodée.
Mary et Greville durant les années 70
Nous comprenons que Greville n'est pas vraiment réel, surtout au moment où Mary voit celui-ci l'implorer de l'aider très distinctement alors qu'il s'eloigne et devrait être inaudible : l'instant est fantasmagorique ; même impression lorsque plusieurs décénies après, Greville surprend Mary au cours de sa promenade favorite en plein Kensington Park : il n'a pas du tout changé alors qu'elle est devenue une vieille dame.
Bouleversée, Mary décide de revenir dans le palace londonien dans lequel se trouve Joe et lui raconte son histoire tandis qu'ils parcourent tous deux les pièces de la demeure de la cave au grenier.

Mais alors qui est Greville me direz-vous ? Pour moi, Greville est une projection dans l'imagination de Mary. Sans être un fantôme, Greville représente ce qu'il y a de plus conventionnel mais aussi de plus conservateur chez l'Homme. Sous des dehors policés, n'importe qui peut dissmuler sa perversion. Dès le début Greville explique à Mary qu'il n'en veut pas à sa vertu : elle n'a rien à craindre de lui, et de son côté, elle ne craint pas de suivre cet étranger dans une cave à la recherche d'une bonne bouteille de vin.

Il y a deux phrases importantes dans le film qui pour moi sont la clef :
People want fantasy and stories, beautiful worlds to escape to. I mean, that's always been the case and always will. And very sad, because writers tell us how to live our lives.

(Les gens désirent de la fantaisie et des histoires, des mondes enchanteurs dans lesquels s'échapper. Il en est ainsi depuis toujours je pense et cela continuera. C'est triste en quelque sorte, car les écrivains nous disent comment vivre nos vies.)
Greville prononce ces phrases en soirée, mine de rien mais à portée de voix de Mary. Oui, ces phrases pour moi révèlent un message : l'écrivain qu'est Mary, aurait pu, grâce à son talent et son réseau de connaissances, mettre le monde à ses pieds si elle avait voulu "faire équipe" avec tous les Greville du monde, insuffler dans ses romans ou ses articles l'idée que si des choses atroces existent en cette vie, nous n'avons pas d'autre choix que de les accepter, car un monde où tout serait identique et uniforme serait sans surprises et inintéressant. Mary a tourné le dos à cette tentation pour une autre vie, tourné le dos au service de l'ambigu, des faux-semblants.
En parlant à Joe, Mary découvre l'explication qu'elle a cherché en vain depuis toutes ces années, le pourquoi de son talent disparu : ce n'est pas de la faute d'un "Greville", mais celle de la fin d'une époque. Encensée si jeune que pouvait-elle attendre de mieux, la suite ne serait-elle pas jalonnée de continuelles déceptions ? C'est comme être arrivée en haut d'une montagne portée par un aigle sans avoir connu l'ascension pénible mais O combien éducatrice de l'effort et du doute.

Ruth Wilson et Maggie Smith sont fabuleuses, elle donnent une dimension tellement juste à Mary : une sorte de fragilité mais aussi une force qui permet de ne pas se laisser aller à la facilité, au désespoir, elle a des ressources, même si elle a, un temps, trouvé refuge dans l'alcool.
Ruth Wilson indique qu'elle était très fière de jouer le rôle de Maggie Smith jeune et relate l'accueil que lui fit Dame Maggie en ces termes : "J'ai l'impression de vous connaître après vous avoir vu jouer avec mon fils durant plusieurs semaines" (Toby Stephens : LE Rochester dans Jane Eyre 2006).

Mary, fidèle à son coin de repos dans Kentsington
Joe, comme dans le film précédent, incarne l'oeil neuf que nous sommes, nous spectateurs : il pose les questions que l'on se pose, s'inquiète, s'étonne, s'indigne. Mais il attend patiemment que vienne l'aveu. Il demande à Mary : "promettez-moi que Greville ne reviendra plus" il a compris que Greville est un fantasme du temps passé, "ne le laissez plus vous approcher, soyez forte". Elle promet.

Notons des connexions amusantes entre les acteurs/réalisateur/scénariste :
  • Ruth Wilson qui jouait Jane Eyre BBC 2006 incarne Mary jeune qui sera ensuite incarnée par Dame Maggie Smith la mère de Toby Stephens qui a le rôle de E. Rochester dans la même série écrite par Sandy Welch.
  • Michael Gambon qui joue le propriétaire actuel du palace (voir Joe's Palace) jouait avec Toby Stephens dans la série Perfect Strangers de Stephen Poliakoff.
  • Stephen Poliakoff et Sandy Welch sont mariés.
Signalons également un petit rôle pour Gemma Arterton qui était "Elizabeth Bennet" dans la très sympathique série "Lost In Austen".
Greville et son amie Liza (Gemma Arterton)
J'ai a-do-ré ce film, très beau et poignant, voilà les adjectifs qui me viennent à l'esprit. L'univers de Stephen Poliakoff est remarquable, il est devenu l'un de mes réalisateurs préférés, avec David Lynch, Wim Wenders, Krzysztof Kieślowski...

Un film à voir !

Il existe un coffret pour les deux films que nous venons de découvrir :


En bonus, une photo des acteurs qui jouent dans les deux films se déroulant dans le "palace de Joe" :

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